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Rectangulaire, peu raffinée et pas vraiment belle, mais c'était la nôtre. Comme une pyza - boulette de pommes de terre traditionnelle - glissant sur les routes polonaises, la Polski-Fiat 125p sillonnait le pays. Tout le monde la conduisait : les dignitaires communistes, le pilote Sobieslaw Zasada, Kasia de la série télévisée Zmiennicy, et même le lieutenant Borewicz.

La promesse faisait naître de grands espoirs. On allait enfin être plus moderne, plus ouvert sur le monde, moins rustique. La Warszawa, produite depuis le début des années 1950, était trop lourde, trop lente et trop gourmande en carburant. Sans parler de son nom, outrageusement centré sur la capitale. Comment pouvait-on rouler en Warszawa à Wieliczka ou à Koluszki ? Il fallait une nouvelle voiture. Le contrat de licence fut signé à la fin de 1965 et, à peine deux ans plus tard, les premiers exemplaires de la Polski-Fiat 125p sortirent des chaînes de montage de l'usine FSO de Zeran, à Varsovie.

Le modèle 125p était un mélange de deux conceptions italiennes : la toute nouvelle Fiat 125 et l'ancien modèle 1300/1500, qui venait d'être retiré de la production. Son nom officiel était Polski-Fiat 125p. Pendant les premières années, on disait simplement « Fiat », car la « Maluch » n'existait pas encore. Ce n'est qu'à partir de 1973, lorsque la Polski-Fiat 126p commença à être produite en Pologne, que l'ancien modèle devint la « grosse Fiat » (« Duzy Fiat » en polonais). Officieusement, on l'appelait aussi Kanciak (« la carrée »), Lant (« l'angle »), Kredens (« le buffet »), Fiacior ou parfois Bandzior (« le bandit »).

La « Duzy » occupait une place bien définie dans la hiérarchie familiale. La « Maluch » était agile, exiguë, populaire et plus jeune ; la grande affichait davantage de maturité et de dignité. Le surnom Kanciak venait de sa silhouette, mais aussi de son caractère : rectangulaire, donc ferme et peu subtil. Quant à Kredens (« buffet »), il évoquait sa carrure imposante, mais aussi quelque chose de domestique et de familial.

Sa naissance avait tout d'une comédie politique. Comme l'écrit Piotr Lipisnki dans son livre « Cyrankiewicz », les dignitaires débattaient encore, avant même le début de la production, pour savoir si la Pologne avait besoin d'une voiture plus grande ou plutôt d'un modèle de petite cylindrée, mieux adapté aux routes, aux budgets et au bon sens socialiste. On raconte que le vice-Premier ministre Eugeniusz Szyr estimait que la Fiat 125 serait trop coûteuse, mais que le Premier ministre Jozef Cyrankiewicz interrompit la discussion avant même qu'elle ne commence vraiment : si le premier secrétaire du Comité central du Parti ouvrier unifié polonais, Wladysław Gomulka, apprenait qu'il existait le moindre désaccord, il pourrait rejeter toute l'idée de licence. Comme cela arrivait souvent, la décision fut donc prise un peu par hasard, un peu en catimini.

Par la suite, la « Duzy Fiat » se mit presque à parler d'une voix humaine. « Je m'appelle Polski-Fiat 125p », se présentait-elle dans le magazine Przekroj en 1974. Puis elle promettait, comme dans une annonce matrimoniale : « Je peux plaire... Il est facile de m'aimer... Il est agréable de me conduire... Je vis en harmonie avec mon propriétaire ». En octobre 1978, dans un décor automnal, elle fit même la couverture de l'hebdomadaire de Cracovie. Les priorités de la rédaction étaient claires : en première page, le « bandit blanc » ; en troisième, Karol Wojtyla (alors même que ce dernier était devenu pape six jours plus tôt).

La Polski-Fiat 125p devint rapidement une composante du paysage polonais. On la voyait devant les immeubles, les commissariats, les hôtels, les maisons de vacances. Elle était à la fois un rêve pour les particuliers et un outil de travail. Elle transportait les médecins, les fonctionnaires, les policiers, les chauffeurs de taxi, les familles avec enfants et, comme sur la couverture de Przekroj, un chien. Elle incarnait la réussite de l'ingénierie polonaise tout en devenant un objet de plus en plus courant.

Elle entra aussi durablement dans la culture populaire. Dans le roman policier de Jerzy Parfiniewicz « La Mort est arrivée en Fiat » (Smierc nadjechala fiatem), publié en 1988, la « Duzy Fiat » n'est plus seulement le symbole d'une époque : elle participe à son atmosphère. Elle apparaît d'abord comme le rêve de l'ingénieur Lucinski, preuve d'une ascension sociale. On ne se contente pas de la conduire : on en parle aussi autour de la table. « Un homme sans voiture est presque un lépreux », lance l'une des héroïnes. Cette phrase résume à elle seule une bonne partie du récit classique sur la Pologne populaire : la pression sociale, la jalousie, les bons d'attribution pour les produits de luxe, y compris les automobiles, les devises, les bons Pewex et la conviction - encore présente dans certains milieux aujourd'hui - que la voiture détermine la position d'un individu dans la hiérarchie sociale.

Avant que le lieutenant Borewicz, héros de la série « 07 zgłos sie », ne passe à la Polonez, il sillonnait les rues de Varsovie au volant d'une « Duzy Fiat ». Mais c'est dans « Zmiennicy » que la Kanciak obtint son rôle le plus marquant. Le taxi jaune immatriculé WAE 606B, numéro 1313, est l'un des personnages à part entière de la série. Dans l'univers de Stanislaw Bareja, les objets inanimés restaient rarement silencieux, surtout lorsqu'ils appartenaient à l'État et jaune (on disait : « La Yellow Bahama fonçait comme une sauvage ») et équipés d'un taximètre. Comme chez Tchekhov : si un taxi apparaissait dans le champ, il finirait tôt ou tard par entrer en action.

Et il le faisait. En juin 1973, la « Duzy Fiat » prit la direction de l'autoroute près de Wrocław avec un seul objectif : battre des records. Les meilleurs pilotes de rallye polonais se relayèrent à son volant, sous la conduite de Sobieslaw Zasada. Quelques jours plus tard, il était évident que la Polski-Fiat 125p entrerait - ou plutôt roulerait - dans l'histoire. Avec une vitesse moyenne de 138 km/h, elle battit les records du monde sur les distances de 25,000 kilomètres, 50,000 kilomètres et 25,000 miles. Toute la presse et la télévision suivirent l'événement, car, dans la Pologne populaire, cet exploit représentait bien plus qu'une simple curiosité sportive : il devait démontrer que l'industrie automobile nationale était rapide, robuste et digne de rivaliser avec les meilleures. Certes, la voiture avait été spécialement préparée pour cette tentative, mais extérieurement, elle restait une « Duzy Fiat » tout à fait ordinaire.

La Polski- Fiat 125p connut d'ailleurs des déclinaisons plus insolites. Elle fut notamment produite en version pick-up, mais la plus amusante était la fameuse « Jamnik » (« teckel ») : une version allongée à six portes pouvant accueillir jusqu'à huit personnes. Les « jamniki » existaient en blanc ou en jaune ; il y eut même une version à toit repliable. Le 22 juillet 1974, lors de l'inauguration officielle de la Trasa Lazienkowska à Varsovie, c'est précisément dans un modèle de ce type que le premier secrétaire du Parti, Edward Gierek, et le Premier ministre Piotr Jaroszewicz effectuèrent le trajet. « On raconte qu'à peine quelques dizaines d'exemplaires de cette voiture furent fabriqués. L'un d'eux servit au pape Jean-Paul II lors de l'étape cracovienne de son premier voyage en Pologne, en 1979 », écrit Wlodzimierz Bukowski dans son livre « Samochody PRL-u », redonnant ainsi au Saint-Père sa place dans cette histoire. Il apparaît qu'à cette époque, même la papamobile pouvait avoir quelque chose d'un teckel.

Comme sous-produit de l'assemblage des « jamniki » naquit la « kaczorek » (« petit canard »), une courte hybride constituée de l'avant et de l'arrière d'un break, les parties restantes après la découpe du segment central destiné à rallonger la voiture. Il y avait toutefois un petit problème. « Rien ne permet d'affirmer avec certitude que cet hybride était réellement capable de rouler par ses propres moyens », affirme Wlodzimierz Bukowski.

Tout avait commencé par une promesse, et tout se termina comme souvent : de façon inachevée. Lorsque le dernier exemplaire quitta les chaînes de montage le 29 juin 1991, le modèle disparut de l'usine, mais pas du paysage polonais. Les Kanciak, bien sûr, continuèrent longtemps à circuler : de plus en plus fatiguées, rafistolées, transformées, revendues pour presque rien ou abandonnées au bord d'une clôture. Aujourd'hui, elles sont davantage un souvenir, une image ou une évocation qu'un simple moyen de transport, même s'il est toujours possible d'en acheter, mais plus forcément pour une poignée de zlotys, lors de ventes aux enchères, y compris sur Internet, où elles sont décrites comme des voitures « avec une âme ».

Voilà ce qu'était la « Duzy Fiat » : pas la plus belle, même si elle paraissait moderne autrefois. Pas la plus rapide, même si, dans les séries télévisées, les romans - et sans doute dans la réalité - elle pouvait participer à des poursuites. Pas luxueuse, mais, pour beaucoup, elle possédait malgré tout quelque chose de « presque luxueux ».

On pouvait se plaindre d'elle - et il était même de bon ton de le faire. Le mieux, bien sûr, une fois que l'on avait soi-même ses clés dans la poche !

Légendes des photos :

  • Publicité pour la production de la Fabryka Samochodow Osobowych (FSO), Varsovie, 1972.
  • Polski-Fiat 125p - photographie publicitaire, années 1970.
  • Jean-Paul II devant la cathédrale de Czestochowa à bord d'une Polski-Fiat 125p, 1979.
  • La Polski-Fiat 125p bat trois records d'endurance dans la catégorie des voitures de tourisme jusqu'à 1,500 cm3, établissant notamment le record du monde de vitesse sur 50,000 km avec une moyenne de 138,27 km/h. La tentative s'est déroulée du 15 au 30 juin 1973.
  • Publicité pour la Polski-Fiat 125p, 1970.
  • Mieczyskaw Hryniewicz au côté du célèbre taxi de la série « Zmiennicy », réalisée par Stanislaw Bareja.

Lu sur : https://culture.pl/pl/artykul/kanciak-czyli-cala-polska-w-duzym-fiacie
Adaptation VG

Tag(s) : #Histoire, #Polski-Fiat, #125p