/image%2F0782406%2F20261004%2Fob_a43729_3819.png)
1,50 mark est-allemand le litre, et ce jusqu’à la chute du régime. Faire le plein d’une Trabi coûtait 39 marks est-allemands. Qui payait la différence n’était indiqué sur aucune pompe.
Depuis le 1er octobre, l’État intervient au niveau des stations-service. Une remise sur le carburant fait baisser le prix de l’essence jusqu’à la fin de l’année, avant qu’un véritable plafonnement des prix ne lui succède. Et en RDA ? Personne n’avait besoin de remise sur le carburant. Là-bas, le plafonnement du prix de l’essence faisait depuis longtemps partie du quotidien : pendant près de 30 ans, le litre d’essence normale coûtait la même chose dans toutes les stations-service Minol, que ce soit pour une Trabi ou une Wartburg, à Rostock comme à Suhl.
Quelle époque ! Le litre d’essence normale coûtait 1,50 mark est-allemand, le Super 1,65 mark et le gazole 1,40 mark. Le réservoir de la Trabi (601) pouvait contenir 26 litres, contre seulement 24 litres sur les premiers modèles : un plein coûtait donc 39 marks est-allemands. Selon les témoignages de l’époque, cela permettait de parcourir environ 370 kilomètres. Selon le style de conduite, le moteur deux temps consommait entre sept et neuf litres aux 100 kilomètres.
La Wartburg 353 appartenait à la catégorie supérieure. Avec ses 42 litres de capacité, une consommation d’environ 9 litres et une autonomie d’environ 450 kilomètres, un plein coûtait 63 marks est-allemands.
Si l’on compare les prix du carburant aux salaires, la situation paraît déjà moins confortable. Selon l’Annuaire statistique de la RDA de 1976, un ouvrier gagnait en moyenne entre 750 et 800 marks est-allemands. Un plein de Trabant lui coûtait donc environ un vingtième de son salaire. Peu avant la chute du régime, les revenus nets se situaient entre 800 et 1000 marks est-allemands, tandis que les retraites atteignaient 400 à 600 marks. Pour un retraité, le plein d’une Wartburg représentait donc un peu plus d’un dixième de sa pension mensuelle.
Les prix du carburant n’étaient pas fixés par les stations-service, mais par l’État, au moyen d’une ordonnance sur les prix publiée au Journal officiel de la RDA. Le plafonnement du prix de l’essence était donc officiel : aucune pompe Minol n’était autorisée à s’en écarter. Le prix fixe était pratique. Ce n’était pas un cadeau.
Le litre qui coulait du tuyau dans les stations Minol commençait généralement son voyage en Union Soviétique. Le pétrole brut était acheminé par l’oléoduc Droujba - « amitié » en russe - jusqu’à la raffinerie de Schwedt, dans l’Uckermark. Il était également traité à Leuna, près de Halle.
Pour les pays frères membres du Conseil d’assistance économique mutuelle, Moscou appliquait un prix spécifique. Celui-ci était basé sur le cours mondial, mais calculé à partir de la moyenne des cinq années précédentes : les flambées des prix ne se faisaient ainsi sentir à Berlin-Est qu’avec plusieurs années de retard.
À la fin des années 1970, cette situation prit fin. Le pétrole devint plus cher et l’Union Soviétique en livra moins, préférant vendre elle-même une partie de sa production à l’Ouest contre des devises fortes. La RDA fit de même. Une partie de l’essence produite à Schwedt et à Leuna était vendue à l’Ouest par l’État afin de se procurer des devises - au détriment de l’approvisionnement de sa propre population.
Dans les années 1980, la RDA comptait environ 1,300 stations-service Minol. Pourtant, leurs panneaux de prix affichèrent pendant des années exactement les mêmes tarifs.
De nombreux conducteurs de Trabi pensaient probablement que l’État leur offrait quelque chose à chaque litre. C’était tout le contraire : les particuliers payaient davantage que ce que le carburant coûtait réellement à l’État, tandis que les entreprises pouvaient parfois faire le plein pour seulement 80 pfennigs le litre. Il n’existait pas de taxe sur les produits pétroliers en RDA. L’État récupérait directement cette majoration dans le prix, comme il le faisait également pour les téléviseurs et autres équipements coûteux, et utilisait cette différence pour subventionner le pain, les loyers et les trajets en tramway.
Lorsqu’il faisait le plein de sa Wartburg, l’automobiliste payait donc indirectement une partie du pain de ses voisins. À la caisse, il n’en savait rien. Avec la hausse des prix du pétrole, cette équation finit toutefois par devenir défavorable à l’État - mais il n’était toujours pas question d’augmenter les prix.
« Les prix des produits ‘anciens’, auxquels appartenaient également les prix de l’énergie, ne pouvaient tout simplement pas être augmentés », écrit l’historien Hubertus Knabe dans son article de blog intitulé « Le plafonnement des prix de l’énergie en RDA », publié en novembre 2022.
Un chiffre montre ce que coûta le maintien de cette politique : selon Knabe, la RDA consacrait alors 58 milliards de marks est-allemands par an aux subventions, soit environ un sixième de sa production économique. Cette somme ne concernait pas seulement le carburant, mais le maintien de tous les prix fixes, de l’électricité au chauffage.
La RDA disposait d’une source de revenus sur les axes de transit. Dans les stations-service Intertank, les Allemands de l’Ouest et les autres étrangers ne pouvaient acheter leur carburant qu’en marks ouest-allemands : chaque plein d’une Golf ou d’une Mercedes faisait ainsi entrer des devises dans les caisses de l’État.
Pour son propre territoire, la direction du SED misait sur ce que le sous-sol pouvait lui fournir. À partir de la fin des années 1970, le lignite devait remplacer le pétrole devenu coûteux ; les centrales électriques et les usines furent donc adaptées. Les usines chimiques eurent recours à des procédés qui avaient déjà permis, avant la guerre, de produire du carburant à partir du charbon. De l’essence et du gazole synthétiques fabriqués à partir du lignite extrait en RDA devaient combler le déficit.
Les conséquences sont encore visibles aujourd’hui en Lusace et dans les environs de Halle et Leipzig. Des villages et des forêts disparurent dans les mines à ciel ouvert, la transformation du charbon engloutissait d’énormes quantités d’énergie et un épais smog recouvrait les zones industrielles chimiques.
Le plafonnement du prix du carburant en RDA laisse une image pour le moins contrastée. Pendant des décennies, il offrit à la population quelque chose de rare : la possibilité de prévoir ses dépenses, au pfennig près. Mais cette stabilité fut achetée à coups de subventions, de crédits étrangers, de transactions en devises et au prix d’une lourde dégradation des paysages et de l’environnement.
Légendes des photos :
- Une Trabant fait le plein. En RDA, les prix à la pompe sont restés fixes pendant des décennies.
- Une pompe à essence de la société est-allemande Minol : les prix étaient fixés officiellement.
- L’oléoduc Droujba fut construit dans les années 1970 par de nombreux ouvriers spécialisés venus de RDA. La conduite traversait l’Union Soviétique et alimentait également la RDA grâce à ses différentes ramifications.
- L’historien berlinois Hubertus Knabe.
- Le site du VEB Leuna-Werke.
Lu sur : https://www.berliner-kurier.de/article/tankrabatt-ddr-benzinpreis-trabant-10451174
Adaptation VG