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Officiellement, la RDA avait supprimé les différences de classes. Tout le monde était censé être égal, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs. Mais, dans les années 1980, il devint de plus en plus évident que d'importantes inégalités existaient malgré tout. Il y avait ceux qui disposaient de « devises de l'Ouest » (« Westgeld », comme on disait alors) et ceux qui n'avaient rien. Les magasins Intershop se multiplièrent en RDA. Et il y avait aussi les légendaires catalogues Genex, grâce auxquels il était même possible d'acheter des voitures. Voici combien coûtaient alors les Trabant et compagnie en Deutschemarks.
C'est à l'été 1985 que j'ai découvert pour la première fois cet univers parallèle. Après une visite à l'Intershop de l'Interhotel Metropol, près de la gare du S-Bahn de Friedrichstrasse à Berlin, j’ai remarqué un ascenseur menant au dernier niveau du parking. J’y suis monté, les portes se sont ouvertes… et je me suis retrouvé au beau milieu d'un véritable paradis automobile. Des Volkswagen Golf et des BMW 318 y côtoyaient des Trabant et des Wartburg, toutes munies d'étiquettes de prix en Marks de l’Ouest.
Le mot magique permettant d'accéder à ces voitures s'appelait Genex, abréviation de Geschenkdienst- und Kleinexporte GmbH (« Société de services de cadeaux et de petites exportations »). Cette entreprise contrôlée par la Stasi, dirigée par Schalck-Golodkowski, avait pour mission de rapporter des devises étrangères au profit de la direction du Parti et de l'État. En RDA, tout le monde connaissait ce nom. Mais beaucoup n'avaient jamais accès aux catalogues Genex, dans lesquels étaient proposés ces produits si convoités. Il fallait disposer de Deutschemarks, autrement dit avoir de la famille en Allemagne de l'Ouest capable de payer les achats.
Dans les années 1980, le nombre de voitures occidentales circulant sur les routes de la RDA augmenta sensiblement. Certes, quelques modèles - notamment des Volkswagen Golf ou des Volvo - étaient également vendus contre des Marks Est-allemands à certains cadres privilégiés. Mais la majorité de ces véhicules arriva à l'Est grâce à Genex : Volkswagen, Mazda, Volvo, Peugeot ou Fiat, mais aussi des productions de la RDA comme les Trabant, Simson, MZ, Wartburg et Barkas.
« Bien entendu, des véhicules provenant d'autres pays du bloc de l'Est, comme les Dacia, Skoda ou Lada, étaient également disponibles », explique Jörg Kleinhardt, du DDR Museum, dont les archives conservent plusieurs anciens catalogues Genex.
Les chiffres des ventes sont impressionnants. Au total, 42,313 Wartburg, 39,269 Trabant, 11,486 Lada et 13,332 Volkswagen Golf, commandées exclusivement via Genex et payées en Deutschemarks, ont circulé sur les routes de la RDA.
La conséquence était évidente : chaque voiture vendue par Genex rallongeait le délai d'attente des autres acheteurs, ceux qui ne pouvaient payer qu'en Marks Est-allemands. Les clients réglant en Deutschemarks étaient toujours prioritaires.
Selon Jörg Kleinhardt, les constructeurs automobiles du bloc de l'Est devaient réserver une part importante de leur production au contingent Genex. Voilà pourquoi il n'était pas surprenant que les citoyens sans famille à l'Ouest doivent patienter plus de dix ans pour obtenir une voiture neuve. À la fin des années 1980, près de 7,000 Wartburg étaient vendues chaque année via Genex, contre de précieuses devises.
Les clients Genex recevaient leur voiture en un temps record. À l'inverse, les délais d'attente pour les citoyens ordinaires de la RDA ne cessaient de s'allonger : plus de 11 ans pour une Trabant, 13 ans pour une Skoda et plus de 15 ans pour une Lada 2105. Chez Genex, c'était tout autre chose : « En règle générale, les véhicules commandés étaient livrés en six semaines », précise Jörg Kleinhardt.
Fait insolite : il était possible de reconnaître dans la rue une voiture achetée via Genex grâce à sa plaque d'immatriculation. La combinaison de lettres UC (après la lettre désignant le district) était réservée aux véhicules vendus par Genex, ce qui permettait à la police de les identifier immédiatement.
Genex proposait également un pick-up Wartburg. En feuilletant les catalogues, on ne s'émerveille pas seulement devant les voitures occidentales proposées, mais aussi devant de très rares versions de modèles Est-allemands, pratiquement introuvables autrement. C'était le cas de la Wartburg Trans, proposé à partir de 8,904 DM. Ce pick-up était présenté comme un « utilitaire rapide, économique et polyvalent ». La bâche de protection était facturée 400 Marks supplémentaires.
Les prix pratiqués par Genex étaient remarquables… et pas dans le bon sens. Les acheteurs étaient largement surtaxés. Le taux de change réel était d'environ 1 pour 2, voire moins favorable. La RDA réalisait ainsi d'importants bénéfices sur chaque voiture de production nationale vendue par l'intermédiaire de Genex.
La Trabant 601 Limousine, présentée comme « la petite voiture aux grands avantages », coûtait entre 5,223 et 6,428 DM, tandis que la version Kombi était affichée entre 6,058 et 7,418 DM. En 1988, la Wartburg 353 était vendue entre 9,354 et 11,462 DM. La Skoda 120 L atteignait 13,077 DM, la Lada 2104 jusqu'à 15,117 DM tandis que la Lada Niva pouvait coûter jusqu'à 19,071 DM. La comparaison entre le Barkas et le Volkswagen Transporter est particulièrement parlante. Le minibus Barkas coûtait 17,617 DM, tandis que le Volkswagen Transporter était affiché à 29,205 DM.
La voiture occidentale la plus populaire était sans conteste la Volkswagen Golf. Au total, 13,332 exemplaires furent commandés et livrés via Genex jusqu'à la disparition de la RDA. La Golf CL, équipée du moteur 1,3 litre de 55 ch et d'un autoradio stéréo à cassette Gamma, coûtait jusqu'à 22, 580 DM. Présentée sous le slogan « Une technologie éprouvée alliée à une élégance sportive », elle était la véritable vedette cachée des routes est-allemandes. La version essence 1,6 litre de 75 ch atteignait 24,226 DM, tandis que la version diesel 1,6 litre de 54 ch était proposée jusqu'à 24,938 DM.
Parmi les bonnes affaires figurait la Fiat Uno 60 Super, vendue un peu plus de 15,000 DM. Le modèle le plus coûteux du catalogue, qui nécessitait une famille particulièrement aisée en Allemagne de l'Ouest, était la BMW 318 i de 102 ch, proposée jusqu'à 30,705 DM. Son principal inconvénient était clairement indiqué dans le catalogue : « Après expiration de la garantie, les pièces de rechange sont facturées en Deutschemarks ; les réparations sont payables en Marks de la RDA ».
Contre des Deutschemarks, Genex vendait absolument tout ce qui concernait l'automobile : des pneus (74 DM) aux vidanges (à partir de 88 DM). Il était même possible d'acheter du carburant (98 DM pour 100 litres) ou de payer son permis de conduire (750 DM pour la catégorie B) directement par l'intermédiaire des catalogues Genex.
Légendes des photos
- La Trabant 601 était également vendue contre des Deutschemarks. Voici la page qui lui est consacrée dans le catalogue Genex.
- Voici à quoi ressemblait le catalogue Genex « Des cadeaux pour la RDA ». Cette édition de 1985 était distribuée par la société suisse Palatinus et fait aujourd'hui partie des collections du DDR Museum à Berlin.
- La Wartburg Pick-up est une véritable rareté. Lui aussi était proposé en Deutschemarks via Genex.
- La Lada 2104 break était vendue par Genex entre 14,747 et 15,117 Deutschemarks. Les prix variaient d'un mois à l'autre.
- La voiture particulière la plus chère du catalogue Genex : une BMW 318 i, proposée jusqu'à 30,705 Deutschemarks.
Lu sur : https://www.berliner-kurier.de/ddr/ddr-genex-autos-preise-trabant-wartburg-li.10101200
Adaptation VG