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Sous le socialisme, il n’y avait pas une famille tchécoslovaque qui ne rêvait pas de vacances en Yougoslavie. Peu de gens pouvaient s’y rendre, mais quand on y arrivait, cela en valait la peine.

Après 1948, les frontières tchécoslovaques furent fermées, ce qui signifiait pour la majorité des habitants une chose simple : il était presque impossible de voyager à l’étranger. L’Occident n’était connu que par les récits, et même lorsqu’une personne avait exceptionnellement le droit de partir en vacances à l’étranger, son choix était très limité. Les destinations envisageables étaient la RDA, la Pologne, la Roumanie, la Hongrie (et son fameux Lac Balaton), la Bulgarie et l’URSS. Mais la Roumanie et la Bulgarie n’attiraient guère : la qualité des services touristiques était insuffisante, et seuls quelques privilégiés pouvaient accéder à la mer Noire soviétique, dans la station balnéaire de Sotchi.

La destination de rêve devint donc l’Adriatique. Le littoral yougoslave était le plus proche, disposait d’infrastructures développées, offrait d’excellentes conditions de baignade et bénéficiait d’une longue tradition touristique. 

La Yougoslavie était certes un pays socialiste, mais son socialisme différait à bien des égards du modèle soviétique appliqué en Tchécoslovaquie. Obtenir une autorisation pour voyager vers  l’Adriatique représentait donc un « enfer » bureaucratique bien plus important que pour la Bulgarie. De plus, les communistes tchécoslovaques craignaient que des citoyens ne profitent des frontières yougoslaves relativement peu surveillées avec l’Autriche et l’Italie pour fuir vers l’Ouest.. Ces craintes n’étaient pas infondées : entre 1970 et 1989, environ une centaine de personnes par an franchirent le pas.

Les autorités introduisirent donc des passeports spéciaux gris, valables uniquement pour la Yougoslavie, et n’accordaient les devises nécessaires qu’à une petite partie des demandeurs. Il fallait d’abord solliciter une autorisation de change ; si les organes répressifs communistes estimaient qu’il n’y avait pas de risque d’émigration, ils permettaient l’échange des couronnes contre des dinars. L’engagement idéologique et la loyauté envers le régime étaient également pris en compte.

Mais il y avait un hic. Chaque adulte n’était autorisé à échanger que trois mille dinars au maximum. Or, un repas au restaurant coûtait environ cent dinars. Beaucoup réfléchissaient donc à deux fois avant de s’offrir ne serait-ce qu’une simple glace sur la plage.

Sous le socialisme, le manque de dinars yougoslaves était souvent compensé par la contrebande de devises occidentales acquises illégalement, ensuite échangées contre des dinars. Les touristes les cachaient dans des tubes de dentifrice, des chaussettes, la doublure d’une veste ou dans un « Sumak », un minuscule sachet de poudre effervescente. Une autre solution consistait à apporter et vendre discrètement des marchandises introuvables en Yougoslavie socialiste : café en grains, chaises de camping, matelas gonflables, sacs de couchage, tentes, serviettes, scies à métaux ou draps. Grâce aux dinars obtenus, les touristes tchèques pouvaient améliorer leur alimentation avec des produits de la mer, des fruits locaux, du vin, des sucreries, ou acheter des sacs en cuir, du cognac César, de la rakija, du vin Prosek, des crèmes allemandes, des montres numériques, des tee-shirts à slogan ou des vêtements de marque occidentale fabriqués sous licence.

La majorité des touristes tchécoslovaques choisissaient souvent l’option la plus économique. S’ils obtenaient une autorisation de change et un passeport « gris », ils partaient en voiture, sous la tente, dans un camping au bord de la mer. Bien entendu, ils emportaient avec eux un réchaud, de la vaisselle, des réserves de conserves (porc en gelé, corned beef, pâtés...) ainsi que des aliments non périssables (par exemple de la soupe instantanée aux pois ou des barres chocolatées Tatranky). Les Yougoslaves en étaient naturellement déçus : comparés aux « Occidentaux », les touristes tchécoslovaques dépensaient très peu. C’est pourquoi ils les appelaient avec mépris les « Pastikari » (« mangeurs de pâté ») et se montraient souvent peu accueillants à leur égard.

Les plus aisés pouvaient acheter un séjour au bord de l’Adriatique auprès d’une agence de voyages. Il en existait plusieurs - Cedok ,Sportturist, CKM, Rekrea, Autoturist ou Slovakoturist, proposant des formules très similaires : hôtel et transport aérien inclus. Mais la demande dépassait largement l’offre, si bien que de longues files d’attente se formaient devant les agences. Les voyages étaient souvent vendus en une seule journée. Beaucoup de gens se tournaient alors vers les pots-de-vin, financiers ou sous forme de biens « rares ». Avec un peu de chance, ils obtenaient un bon de voyage « sous le comptoir ».

Pour une grande partie des Tchécoslovaques, cela restait toutefois un luxe inaccessible. Dans les années 1970, l’agence Cedok vendait un séjour aérien de deux semaines à Split pour 3,000 couronnes par adulte et 2,300 couronnes par enfant. Or, le salaire brut moyen s’élevait alors à seulement 2,400 couronnes.

Une autre façon de se rendre sur la côte adriatique consistait à obtenir, en récompense d’un « travail socialiste », un séjour de vacances à l’étranger gratuit proposé par le Mouvement syndical révolutionnaire (ROH), qui disposait de ses propres centres de vacances. Des animateurs culturels et sportifs y veillaient aux loisirs des vacanciers : excursions de découverte pendant tout le séjour, programmes pour enfants, prêt de matériel sportif, divers tournois sportifs, gymnastique matinale, discothèques, soirées de rencontre ou fêtes d’adieu.

Malgré toutes ces restrictions, les Tchécoslovaques représentaient la cinquième nationalité la plus présente sur la côte adriatique, juste derrière les citoyens de la République fédérale d’Allemagne, de l’Italie, de l’Autriche et du Royaume-Uni. En 1975, plus de 224,000 citoyens tchécoslovaques ont visité la Yougoslavie, totalisant 1,8 million de nuitées. Par la suite, le régime yougoslave se rapprocha de l’Occident et les voyages des touristes tchèques y furent fortement restreints. Malgré cela, aujourd’hui encore, l’Adriatique croate reste, aux côtés de l’Italie et de la Slovaquie, la destination estivale préférée des Tchèques.

Autre destination, la RDA. Vous souvenez-vous encore de l’abréviation « FKK », pour Frei Körper Kultur ? L’Allemagne de l’Est était l’un des rares pays socialistes à pratiquer les plages nudistes. Un vent glacial soufflait depuis la Baltique, on ne tenait que cinq minutes dans l’eau, mais on était frei.

Le trajet en voiture vers l’île de Rügen, reliée au continent par un pont, pouvait se faire en moins d’une journée. À condition toutefois que l’équipage ne soit pas retardé aux frontières, où des douaniers vigilants recherchaient de l’argent de contrebande. La banque limitait en effet strictement l’allocation de marks par personne et, même si la somme autorisée pour la RDA n’était pas aussi dérisoire que pour la Yougoslavie ou les pays occidentaux, elle ne permettait aucun excès. Il était difficile d’arriver sur place, de choisir tranquillement un bel hôtel et de profiter. On devait soit se contenter des services d’une agence de voyages, soit dormir sous une tente dans un camping - lequel devait lui aussi être réservé à l’avance.

Le Tchèque, équipé d’un réchaud, de conserves et d’une caisse de bière, se prélassait sur la plage. Il avait la mer à portée de main et surtout le fameux panier de plage, qui protégeait des vents baltiques. Quand le vent tombait par chance, on jouait au badminton, qui, avec la course à pied et le cyclisme, représentait l’essentiel des loisirs sportifs. Le windsurf ? Fortement déconseillé. Et si le surfeur prenait le large vers la Suède et trompait même les vedettes armées surveillant l’horizon ?

Mais soyons honnêtes : Rügen en valait la peine. Propreté allemande partout, beignets dans les boulangeries et, sous des avalanches de sucre, la fameuse brioche de Noël (Stollen). Sur le continent, à Stralsund, un aquarium marin ; au nord de l’île, le parc national de Jasmund avec ses impressionnantes falaises de craie de trente mètres plongeant dans la mer. On pourrait presque dire : des vacances dignes de ce nom. S’il n’y avait pas eu cette montée d’adrénaline au moment du retour.

La RDA conservait la réputation d’un pays où l’on faisait des achats avec des marks obtenus illégalement. Chaussures, appareils photo, rideaux, vêtements pour enfants… Bien des gens nourrissaient leurs amis davantage avec des histoires de « comment j’ai fait passer l’argent là-bas et ramené des chaussures ici » qu’avec des récits sur la blancheur éclatante des falaises de Jasmund.

À propos du Balaton, fièrement appelé par les habitants la mer hongroise, circulaient des plaisanteries populaires : vous entrez dans l’eau, vous avancez encore et encore - cinq mètres, dix, vingt - et l’eau clapote toujours à peine autour des genoux. Peu importe : l’eau peu profonde est chaude, une légère brise souffle, et cela suffit pour se balancer sur un matelas gonflable. Et quand le soleil se couche, les accueillantes csardas, ces tavernes traditionnelles hongroises, s’illuminent sur la rive.

Les Tchèques considéraient la Hongrie comme un compromis entre l’Est et l’Ouest. De nombreux petits artisans et commerçants privés y exerçaient avec une licence, ce qui se ressentait dans l’offre — y compris dans les csardas du Balaton. Cuisine épicée, vin, musique, et dans les étals alentour : pastèques, poivrons, tomates, saucisses et, pour nous, une grande exotique : les langos. Le tout à seulement 500 kilomètres de Prague !

Si l’on ajoutait la possibilité autorisée d’importer modestement des produits autrichiens, il y avait largement de quoi partir vers un pays dont personne ne comprenait la langue. Et il ne s’agissait pas seulement d’acheter des jeans ou un tee-shirt sexy, ni de se baigner dans le Balaton avant de boire un verre dans une csarda. On allait aussi en Hongrie pour la culture. On pouvait y acheter des disques tant convoités. En 1986, Yoko Ono se produisit même à Budapest avec Imagine de Lennon. Mais surtout, les cinémas attiraient avec le « Satyricon » de Fellini, « Hair » de Milos Forman, ou la version filmée de « Jesus Christ Superstar », des perles introuvables en Tchécoslovaquie.

« Nous sommes allés voir « Vol au-dessus d’un nid de coucou » de Forman, se souvient Daniela Sykorova. « Il s’est avéré qu’il était doublé en hongrois, mais ce n’était pas grave, nous le comprenions quand même, nous vivions des choses similaires. Nous étions une vingtaine dans la salle, et lorsque les personnages revenaient de la pêche à l’écran, nous pleurions tous. J’ai vu le film de nombreuses fois par la suite, mais jamais il ne m’a autant touchée que ce jour-là ».

Le charme du Balaton - sa cuisine, ses vins et cette culture tant rêvée - avait évidemment un petit inconvénient : le nombre limité de forints autorisés à échanger à la banque. Une adorable particularité de l’économie socialiste.

Sous le socialisme, les voyages en Roumanie et en Bulgarie relevaient de l’aventure. Certes, ils garantissaient soleil et mer chaude, et si le vacancier se « désinfectait » à l’aide d’alcool fort, il survivait même à une hygiène parfois douteuse.

Mamaia, Eforie, les Sables d’Or… Les entreprises tchécoslovaques louaient parfois pour la saison des tentes relativement confortables dans les campings, une option bon marché. Les voyages organisés n’étaient pas non plus très chers, et l’avion constituait un avantage appréciable. Le train était plus difficile à supporter, avec des enfants mendiant de manière insistante aux arrêts. Quant à la voiture ? Les itinéraires traversaient de magnifiques montagnes, mais pouvaient réserver des surprises. « En Roumanie, nous roulions sur une route internationale qui se terminait brusquement dans la forêt », raconte Hana Petrová. « Quand nous sommes retournés au village pour demander quoi faire, on nous a dit de rouler à travers les souches, car la route continuait de l’autre côté du bois. »

À mesure que le niveau de vie chutait en Roumanie, l’attitude envers les touristes se durcissait. Il suffisait de ralentir pour voir surgir des mendiants agressifs. Un autre drame fut provoqué par la décision de vendre l’essence aux étrangers uniquement contre des marks ouest-allemands. Cette mesure, prise en pleine saison, laissa des milliers de touristes bloqués sur les routes, sans carburant et bientôt sans nourriture ni boisson.

Et les souvenirs ? Ces matérialisations de la mémoire ?  De Roumanie, on rapportait surtout de la céramique ; de Bulgarie, les populaires cognacs Pliska et Slancev Brjag. Sinon, le marché local était bien pauvre comparé à ceux de la RDA et de la Hongrie. Mais les Tchèques y étaient habitués.

Que l’on parte en Trabant vers Odessa ou en train vers le lac Macha, chaque voyage était une petite épopée - pleine de planification, d’autorisations et d’imprévus. On ne partait pas simplement comme ça. Il fallait un visa de sortie : une sorte de passeport pour la liberté, qu’il fallait défendre auprès de l’employeur, de la banque et des autorités - et peut-être même du chat du voisin s’il avait eu voix au chapitre. Mais une fois obtenu, le monde du « paradis de l’Est » s’ouvrait : les plages hongroises du Balaton, la côte bulgare, les montagnes polonaises ou encore Odessa.

Dans ces conditions, la Trabant n’était pas qu’une voiture. C’était un symbole du désir de partir. Petite, bruyante, peinant à suivre sur l’autoroute, mais doté d’un véritable charme d’aventure. Le voyage vers Odessa signifiait plusieurs jours au volant, des files d’attente aux frontières, la recherche d’essence (qui n’était jamais garantie) et parfois des réparations improvisées - souvent à l’aide de fil de fer et de beaucoup de foi dans le moteur. Et pourtant, cela avait son charme : le trajet était une expérience en soi. Chaque arrêt, chaque village rencontré, chaque échange avec les habitants faisait partie de l’aventure. Et lorsque le Trabant atteignait enfin la mer Noire, toutes les difficultés s’effaçaient devant l’immensité bleue - et le sentiment d’avoir accompli bien plus qu’un simple voyage de vacances.

Lu sur :
https://medium.seznam.cz/clanek/jelizaveta-jelen-trabant-pastika-a-ponozky-do-sandalu-takhle-jsme-za-socialismu-jezdili-delat-ostudu-k-mori-239080
https://www.stoplusjednicka.cz/dovolena-pro-vyvolene-jak-vypadaly-cesty-k-mori-za-tuheho-socialismu
www.idnes.cz/cestovani/kolem-sveta/retro-dovolena-more-cestovani-za-totality-a-za-socailismu (sur 4 pages)
https://www.kvety.cz/zajimavosti/cestovani-za-socialismu-dovolena-jadran-machac-odesa-bulharsko/ 
Adaptation VG

Tag(s) : #Tchécoslovaquie, #Ambiance