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La famille Besser était chargée de rechercher des ressources naturelles à Cuba pour Fidel Castro. À bord de sa Trabi bleu ciel, elle a parcouru en 1985 une île encore totalement dépourvue de tourisme.

Partout, des dangers guettaient la vaillante Trabi bleu ciel : des nids-de-poule si profonds qu’ils auraient pu l’engloutir, des routes inondées, des montagnes si abruptes qu’elles faisaient haleter et surchauffer le petit moteur deux-temps de 26 chevaux.

L’essentiel était donc de trouver de l’ombre, explique Hans-Ulrich Besser, avec la voix d’un père soucieux. De l’ombre pour que la petite voiture puisse se remettre des épreuves du climat tropical cubain. Heureusement, la petite voiture en plastique trouvait partout un coin ombragé : sous les palmiers de la plage, dans les buissons au bord des chemins, ou encore sous une tour historique depuis laquelle on surveillait autrefois les esclaves dans les plantations de canne à sucre.

Trente ans après leur périple cubain, Hans-Ulrich Besser, 63 ans, cherche sa voiture chérie. « Elle doit bien être quelque part », dit-il en se grattant la barbe et en jetant un regard interrogateur à sa femme Marika. Les Besser présentent en ce moment les diapositives de leur voyage, qui les avait emmenés en 1985 de la RDA à Cuba pour deux ans : les scientifiques du VEB Recherches Géologiques de Freiberg, en Saxe, devaient y trouver des ressources naturelles.

« Ah, là-bas ! », s’écrie maintenant Besser, presque soulagé, avec un rire communicatif : un point bleu derrière un panneau routier donnant de l’ombre, difficile à repérer sur la diapositive.

Que les Besser aient pu partir pour Cuba avec leurs deux jeunes fils Jens, 3 ans, et Jörn, 7 ans, relève pour eux d’un « immense coup de chance ». Ils avaient toujours aimé le lointain que l’État-espion refusait si obstinément à ses citoyens. Aujourd’hui, ils voyagent autour du monde et observent les volcans. À l’époque, ils avaient au moins pu quitter la RDA pour Moscou afin d’y étudier.

Hans-Ulrich devint géophysicien, Marika géochimiste. Lorsque l’offre cubaine arriva, ils furent tous deux ravis. « Le fait qu’on ait aussi pu emmener la Trabi, c’était le summum », s’enthousiasme Hans-Ulrich Besser.

Le couple profita du besoin urgent en experts exprimé par l’Institut géologique central de la RDA pour une expédition. À partir de 1982, des scientifiques recherchaient dans la province de Camagüey des gisements de cuivre, de plomb, de zinc et de chromite. En parallèle, des experts soviétiques cherchaient de l’or partout sur l’île. L’industrie cubaine, en difficulté, avait besoin de matières premières, notamment la chromite utilisée comme matériau réfractaire pour les hauts-fourneaux.

La famille n’hésita pas une seconde, car peu de citoyens de RDA pouvaient se rendre à Cuba : pour voler d’Ost-Berlin à La Havane, il fallait faire escale au Canada, dans le « territoire économique non socialiste » - danger de fuite ! Même une brève escale mettait le régime en émoi.

« Mais nous, nous avions des grands-mères prolétaires », plaisante Besser pour dissiper l’absurdité du système. Ce qui jouait en leur faveur : ils n’avaient aucune famille en Allemagne de l’Ouest auprès de laquelle ils auraient pu fuir ; leurs pères exerçaient des métiers « proches du système », policier et enseignant.

Ainsi, l’État les laissa partir pour Cuba en octobre 1985, où ils furent accueillis plutôt rudement : la douane confisqua immédiatement toutes leurs provisions de RDA - saucisson sec, pain de caserne, café. Au Malecon, les vagues déferlaient violemment ; un ouragan venait de frapper l’île. Les enfants gémissaient.

Ils découvrirent leur nouveau foyer : un bâtiment nu, sur plusieurs étages, partagé avec d’autres citoyens de la RDA à Camagüey, flanqué de bancs en béton sans charme. Pas de chauffage, une eau du robinet impropre à la consommation. Et : « Ici, il n’y a que des palmiers et de la steppe, dit Besser. La région est la plus sèche et la plus éloignée de la mer. En fait, le coin le plus nul de Cuba ».

Ils tombèrent pourtant rapidement amoureux de cette région aride. Et de toute l’île. Cela tenait beaucoup à la cordialité des Cubains, mais aussi à la Trabi bleu ciel qui arriva intact un mois après eux au port de La Havane. Ils purent alors circuler librement - à une époque où l’île isolée ne connaissait presque aucun tourisme, surtout étranger.

Pourtant, la voiture qui leur offrait maintenant un peu de liberté avait été un achat de fortune. Ils l’avaient achetée à la hâte au frère d’une voisine lorsqu’ils étaient devenus parents. Mais la Trabi était vite bonne pour la casse : carrosserie rongée par la rouille, boîte de vitesses foutue, la police l’avait immobilisé. Ce n’est que peu avant le départ pour Cuba qu’elle fut remise en état après de multiples réparations. Puis vint l’épreuve de force.

Les Besser travaillaient sur le terrain, dans des baraques situées à 20 kilomètres de Camagüey. Ils passaient dix jours à prélever des échantillons de sol et analyser des mesures géophysiques, puis avaient cinq jours de repos. Parfait pour de petites excursions en Trabi.

Par exemple vers la pittoresque Trinidad, l’une des plus anciennes colonies espagnoles de Cuba. À l’époque, la ville coloniale n’était ni site du patrimoine mondial ni aimant à touristes. « Le centre était déjà joliment restauré, mais nous n’avons pas vu un seul bar », se souvient Marika Besser. Aujourd’hui, les bars s’y alignent les uns à côté des autres.

Ils aimaient aussi se rendre à la baie de La Boca, près de Nuevitas. « Une plage complètement sauvage, il n’y avait que des palmiers - et nous », raconte Hans-Ulrich Besser. Ce côté idyllique, elle aussi, a disparu depuis longtemps.

Parfois, ils se garaient simplement près d’une plantation et se procuraient des oranges fraîches. Ou s’arrêtaient sur la piste, s’enfonçaient dans les buissons de l’arrière-pays et observaient les flamants roses dans les lagunes. De leur côté, les Cubains observaient avec une attention amusée la famille est-allemande au volant de leur « bombe en plastique » poussiéreuse, garée à côté de rutilants oldtimers américains.

La plus grande surprise est que la Trabi s’avéra être une véritable voiture tropicale. Elle maîtrisait les pistes de gravier glissantes, ne se cassait pas dans les nids-de-poule, ne glissait pas des ponts flottants. Avec la force de ses deux cylindres, la « Pappe » labourait la route kilomètre après kilomètre et traversait sans dommages routes inondées et flaques profondes - au grand dépit des travailleurs soviétiques en Volga ou Moskvitch bien plus chères.

« La dynamo de la Trabi était montée de façon étanche », explique Hans-Ulrich Besser. « Et ça tenait ». Autre avantage pratique : « Elle est tellement légère qu’on pouvait la pousser partout, et au besoin, à quatre personnes, le porter par-dessus un obstacle. Essayez donc ça avec une grosse américaine ». Et l’entretien était simple : démonter les culasses, les surfacer sur un vieux tour - réparé !

Les montées abruptes posaient cependant problème au petit moteur faiblard. Dans la Sierra de l’Escambray, au centre de Cuba, il chauffa plusieurs fois au point que la famille dut faire des pauses forcées.

Trente ans plus tard, la famille Besser aurait aimé retrouver sa Trabi lorsqu’elle a de nouveau traversé Cuba à l’automne 2016 - cette fois en 4×4. Mais le tout-terrain eut lui aussi ses soucis dans les montagnes et resta immobilisé à cause d’une crevaison, la réparation ne venant qu’après plusieurs jours. Et un tel mastodonte ne se gare pas simplement sous un palmier ou sous une arche.

Le reste de la tournée nostalgie fut une autre désillusion : les anciens lieux favoris, envahis par les touristes et les marchands ambulants ; les pistes poussiéreuses, asphaltées ou nivelées par les bulldozers ; et les oldtimers : « Ils sont aujourd’hui bien plus colorés et étincelants », dit Marika Besser, « gonflés pour les touristes ». Bien sûr, il est positif que Cuba ne soit plus aussi « terriblement isolée » qu’à l’époque, dit son mari. « Mais du coup, Cuba est aussi devenu banal ».

Quant aux résultats des recherches de ressources naturelles, ils montrèrent alors ceci : il était possible de trouver des métaux non ferreux. « Mais on ignorait totalement si les gisements seraient exploitables », explique Marika Besser. L’expédition n’était qu’à ses débuts ; des décennies auraient été nécessaires avant une éventuelle exploitation. Puis le mur de Berlin est tombé en 1989.

Et pourtant, les Besser avaient bel et bien découvert un trésor à Cuba : la tranquillité et la solitude d’un paradis tropical sans touristes - qui n’existe plus depuis longtemps.

Lu sur : https://www.spiegel.de/geschichte/kuba-reisen-mit-dem-trabi-durch-die-tropen-a-1150975.html
Adaptation VG

Tag(s) : #Trabant, #Cuba, #Témoignage