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Qui a dit que le taxi c’est seulement des roubles, des kilomètres et des courses ? La prose de la vie et rien d’autre. Parmi les chauffeurs de taxi, il y a beaucoup de vrais romantiques et des fanatiques, totalement dévoués à cet univers automobile. Un jour, ils se sont réunis pour ouvrir à Moscou un musée, qui n’a son pareil nulle part ailleurs.
Cet évènement a eu lieu il y a un déjà un quart de siècle. Au temps de la planification générale et de la distribution centralisée des ressources, les autorités moscovites ont pu investir de l’argent pour organiser un hall d’exposition, et restaurer quelques voitures qui se trouvaient dans divers parcs de taxis de la ville. Il a été décidé d’installer le musée dans les locaux les plus modernes de l’époque, ceux de la 19ème compagnie de taxi du quartier de Kouzminki. Au dernier étage de ce garage on a aménagé un grand hall, prévu pour montrer plus d’une vingtaine de véhicules à la fois.
Et il y avait de quoi faire : sur les podiums ont trouvé leur place une GAZ-A, une GAZ M-1, une ZiS-101, une ZiS-110, une GAZ M-20 Pobeda, une ZIM, et diverses versions de Volga et de camionnette RAF. Tous ont en commun d’avoir été utilisés pendant de nombreuses années et possèdent tous les attributs propres aux taxis.
Passer de voitures en voitures est comme feuilleter les pages de l’histoire automobile du pays. Avant la production en grande série de la GAZ-A on ne pouvait pas parler encore de taxis en URSS. Il ne faut pas confondre cela avec le « veau d’or ». Il est intéressant de noter que sur les premiers taximètres il y avait l’inscription « LIBRE ». Les premiers taxis des Usines Automobiles de Gorki (GAZ) ne faisaient pas la pluie et le beau temps. Il faudra attendre l’apparition des « Emka » (GAZ M-1) pour que les taxis commencent véritablement à courir les rues et deviennent un moyen de transport réellement accessible. Mais à l’époque on ne pouvait pas encore les distinguer par leur couleur, même si dans certaines villes ils étaient bicolores ou avaient une étroite bande rouge le long des vitres latérales.
Après la guerre ce fut la GAZ M-20 Pobeda qui devint le principal taxi. GAZ était le producteur exclusif de ces « cochers mécaniques ». C’est d’ailleurs à cette époque que la petite vitre transparente « Taxi libre » a cédé sa place à une lampe verte. Dans les rues des citées soviétiques, il était facile de reconnaître les taxis à leur peinture bicolore et le petit damier apposé sur leurs flancs. C’est également dans les mêmes couleurs gris clair / gris foncé que l’on peignait les taxis ZIS-110 à sept places. D’ailleurs on utilisait non seulement des limousines mais aussi des cabriolets. En 1957, on adjoint à ce parc des limousines ZIM. Après la fermeture de quelques dizaines de ministères, ces voitures ont ouvert l’ère des taxis à trajets fixes dans Moscou. Tous étaient de couleur noire, sans damiers, ni taximètre. Ces ex-limousines du Parti furent donc reconverties comme taxi, avec tous les attributs que leur classe leur permettait...
L’ère de la Volga (qui se poursuit encore aujourd’hui) s’est ouverte avec le modèle M-21. A cause de leur peinture spécifique rouge et blanche, on les a surnommé les « Chaperons Rouges ». Au départ il s’agissait de voitures recyclées après la révision principale ... puis on a commencé à les produire directement à la chaîne. Les GAZ-24 et GAZ-24-02 constituent la dernière et très récente partie de l’histoire des taxis du pays. Et des milliers de jeunes mariés ont été transportés par ces taxis à la crête orange, ornées de décorations, de poupées, ou d’ours porte bonheur.
Le musée du taxi de Moscou est une création de tous les ouvriers du transport de la capitale. Tous les parcs de taxis l’ont parrainé en apportant un véhicule. Souvent ils étaient encore service peu de temps auparavant, et leur participation au défilé du « Jour de l’ouvrier du transport » était presque obligatoire. Les cinéastes aussi manifestaient aussi beaucoup d’attention pour ces « vétérans ». Chacun y trouvait son profit. D’une part, un taxi à l’écran, apportait une part de réalisme, et c’était l’occasion (pour les voitures) de prolonger leur propre existence.
Parmi les 15 véhicules exposés, deux « minibus » provoquent un grand intérêt. Il n’y a qu’ici que l’on peut voir le fameux « Taxi VNIITE », et le taxi de lignes « Start-2 ». Les deux voitures constituent deux exemples brillants, mais hélas infructueux, de voitures totalement dédiées à leur fonction. Mais après avoir démontré en leur temps le bien fondée de leurs solutions pratiques et technologiques, elles n’ont pas pu surmonter, ni contourner le gigantesque colosse bureaucratique qui gérait l’industrie automobile de l’époque. Et des rues de Moscou, les voitures sont passées directement au calme du musée.
Les chauffeurs de taxi constituent une population ayant de l’humour et il est peu probable que quelqu’un d’autre qu’eux ne connaît mieux la ville. Chaque année on organisait une sorte de concours : « Où est cette rue ? Où est cette maison ? ». Le taxi qui gagnait cette épreuve était exposée dans le musée jusqu’au concours suivant ! A côté de lui on exposait un autre taxi avec une étrange inscription « yllar » sur la carrosserie. C’était le deuxième concours. Relisez ce mot dans l’autre sens et tout deviendra clair. Celui qui trouvait la maison, mais en conduisant en marche arrière remportait le pompon !
J’ai eu l’occasion de montrer plus d’une fois le musée à des visiteurs étrangers. Des Américains, des Anglais, des Allemands, des Suédois, des Tchèques, des Français, qui s’exclamaient enthousiastes pendant la visite, en prenant des dizaines de photos ou en filmant. Et tous reconnaissaient le caractère unique de l’exposition. Après deux heures de visite ils rentraient chez eux, en parlaient à des connaissances, dont la seule envie était de trouver du temps pour venir à Kouzmiki. Mais aucun ne se rendait compte d’un problème qui hélas grandissait comme une boule de neige.
Avec la fin de la compagnie municipale de taxis de Moscou, plus personne ne voulait s’occuper de ce musée. Pour quoi faire ? Dans cet extraordinaire endroit, le temps s’est figé il y a longtemps, et au moins pour un siècle ! En fait, depuis son ouverture, les pièces exposées n’ont jamais été renouvelées, rien de nouveau n’a été rajouté. C’est dommage car des idées il en existe beaucoup. Comme par exemple organiser une exposition sur le taxi et le cinéma. Depuis 50 ans, les plus grands acteurs russes ont défilé au volant de ces taxis à la lumière verte. Cela ne serait pas un bon thème pour le musée des taxis ?
De nombreux noms illustres sont liés aux taxis. Qui parmi les supporters de football sait que l’entraîneur Moscovite Oleg Romantsev travaillait avant à la compagnie de taxi N°7. Encore un beau thème d’exposition, non ?
Voici aussi le nom de quelques sociétés qui ont produits des taxis : Velox, Renault, NAG, Austin. Ces marques n’auraient-elles pas leur place dans le musée, d’autant plus que des Velox, par exemple arpentaient avec succès les rues de Saint-Petersbourg dans les années 90. Et dire qu’une cousine germaine de notre Kopeika ornée de damiers, occupe une place honorable dans le Musée des Transports de Budapest.
Pour visiter l’un des moins connus musée de Moscou il faut obtenir une autorisation de l’administration des taxis moscovites, traverser les couleurs tortueux du garage, et attendre jusqu’à ce que quelqu’un ouvre une porte massive.
Maintenant parlons de l’avenir de ce musée unique. Dans l’état actuel des choses il est pour ainsi dire condamné à l’oubli. La direction des taxis n’a ni la possibilité, ni même l’envie de s’occuper d’un musée. Ce n’est pas une source de rentabilité. Le musée part littéralement en miettes. Certaines voitures (en particulier le vainqueur de la dernière course « yllar ») ont été enlevées de l’exposition. Celles qui se couvrent de poussière sont mises à l’écart. Les pneus se dégonflent et se fendent ... On trouve des traces de festins (?) dans les habitacles. On ne réussira jamais à restaurer le taxi « VNIITE ». Et pourtant, il n’y en a pas d’autre ... Comme il n’y pas de deuxième « Start ». Ce qui a été créé il y a des années par une centaine de personnes dépérit lentement et inévitablement.
On pourrait faire renaître le musée, mais pourquoi ? La jeune génération ne s’intéresse plus aux musées. Il ne faut pas non plus compter sur les gens qui ont la quarantaine. Il reste les « tuberculeux », ceux chez qui un musée provoque une admiration enfantine. Mais c’est bien peu de gens pour faire tourner un musée.
Alors ? Faut-il vendre aux enchères le musée ? Pourquoi pas ! De nos jours tout est possible. Mais qui sera intéressé ? L’expérience que j’ai acquise ces dix dernières années du marché des voitures de collection me laisse à penser que les restaurateurs et les collectionneurs ne seront intéressés que par 4 ou 6 voitures., lesquelles disparaîtront pour toujours derrière des murs de trois mètres de haut. Les autres voitures iront à la casse ... Le Musée Polytechnique ne peut pas se charger de ces voitures. Il n’a ni les fonds, ni la place. Et le Musée des transports urbains est encore en « construction » ... ce qui constitue une bonne source de maux de tête.
Le Musée du taxi, comme une goutte d’eau, reflète le sort peu enviable du sort de l’automobile russe, et des musées techniques en général. Il est intéressant de voir que l’attitude des chauffeurs de taxis est également ambiguë. Il y en a qui souhaitent sa fermeture car il est déficitaire et sans avenir. Mais, Dieu merci, il y a aussi ceux qui sont prêts à participer à sa renaissance. C’est grâce à eux que nos petits enfants pourront voir l’histoire de l’automobile en « vrai ».
Lu sur : http://www.automobili.ru/magazine/05%2D2000/them-n/them-n2.htm
Adaptation VG